Quelle est vraiment la deuxième langue la plus parlée en Russie ?

Le tatar est la deuxième langue maternelle de Russie : 4 073 253 personnes la déclarent comme telle. Mais si l'on parle des langues maîtrisées, l'anglais arrive deuxième, devant le tatar. Cette réponse double résume la difficulté du recensement de 2021 : il mesure des déclarations, non une pratique quotidienne uniforme. Les données confirment aussi une progression relative de plusieurs langues du Caucase et un recul de langues de la Volga, tout en imposant une prudence méthodologique.

Femme élégante en tailleur assise devant des graphiques statistiques imprimés, avec les murailles du kremlin de Kazan à la fenêtre
Lire un recensement, c'est comparer des tableaux : langue maternelle, langue maîtrisée, évolution depuis 2010.
Sommaire
  1. Deux réponses selon la question posée
  2. Ce que les tableaux mesurent, et ce qu'ils ne mesurent pas
  3. Le tatar, première langue minoritaire déclarée
  4. Les langues du Caucase progressent dans les comparaisons brutes
  5. Les reculs de la Volga et le cas ukrainien
  6. Les limites méthodologiques changent la portée des comparaisons
  7. Une pluralité linguistique sous une langue commune
  8. Questions fréquentes

1. Deux réponses selon la question posée

Quelle est la deuxième langue de Russie ? La réponse la plus souvent attendue est le tatar. Elle est exacte si l'on désigne la langue maternelle : 4 073 253 personnes l'ont déclarée lors du recensement de 2021, ce qui la place après le russe. Pourtant, la même question appelle une autre réponse dès que l'on retient la maîtrise linguistique : l'anglais, déclaré par 5 066 515 personnes, précède alors le tatar.

Ce décalage n'est pas une contradiction statistique. Il révèle que « parler une langue », « la maîtriser » et « l'identifier comme maternelle » ne recouvrent pas la même expérience. Une langue maternelle peut relever d'une transmission familiale, d'une appartenance culturelle ou d'une première socialisation ; la maîtrise déclarée renvoie à une autre formulation du questionnaire et à l'appréciation des personnes recensées.

Le russe demeure le cadre commun de cette pluralité. Il est déclaré langue maternelle par 111 546 569 personnes et maîtrisé par 134 319 233 répondants. La proportion de répondants déclarant maîtriser le russe atteint 99,4 %. Cela ne dissout pas les autres langues : cela signifie plutôt que leur pratique s'inscrit largement dans un espace où le russe est la langue partagée.

Pour situer cette réponse parmi les autres déclarations, le classement des langues les plus parlées en Russie apporte un utile complément. Mais le rang, à lui seul, ne dit ni la transmission entre générations ni l'intensité réelle des usages.

La bonne réponse est donc conditionnelle. Sans préciser le critère, l'affirmation selon laquelle une langue serait « la deuxième » simplifie à l'excès un recensement qui pose, en réalité, plusieurs questions linguistiques.

2. Ce que les tableaux mesurent, et ce qu'ils ne mesurent pas

Les tableaux de Rosstat ne doivent pas être lus comme un relevé mécanique des conversations quotidiennes. Ils reposent sur des déclarations individuelles, avec une distinction nette entre langue maternelle et langue maîtrisée. Cette distinction donne aux résultats leur intérêt, mais aussi leur fragilité : les mots employés par le questionnaire peuvent être compris différemment selon les personnes, les familles et les contextes locaux.

Pour la langue maternelle, 130 543 591 personnes ont fourni une réponse. À l'inverse, 16 638 532 n'en ont indiqué aucune, soit 11,3 % de la population totale recensée. Cette absence de réponse ne permet pas d'attribuer une langue aux personnes concernées. Elle interdit surtout de traiter les pourcentages comme une photographie exhaustive de toutes les pratiques linguistiques.

La rubrique des langues maîtrisées comporte elle aussi une zone blanche : 12 056 452 personnes n'ont rien indiqué. Parmi celles qui ont répondu, le russe atteint 99,4 %. L'anglais, lui, est la première langue étrangère déclarée. Le tatar arrive ensuite avec 3 261 155 déclarations de maîtrise, puis le tchétchène avec 1 493 748.

La différence entre le tatar maternel et le tatar maîtrisé mérite attention. Davantage de personnes l'identifient comme langue maternelle qu'elles ne déclarent le maîtriser. On peut y lire une dissociation possible entre héritage linguistique et compétence revendiquée ; on peut aussi y voir un effet de formulation du questionnaire. Les données ne permettent pas de départager ces interprétations.

Deux femmes souriantes conversant sur une place pavée devant les murailles blanches du kremlin de Kazan
À Kazan, le tatar est langue co-officielle de la République du Tatarstan à côté du russe.
IndicateurDéclarationsLecture
Langue maternelle indiquée130 543 591Base de calcul des parts maternelles
Aucune langue maternelle indiquée16 638 53211,3 % de la population totale
Russe, langue maternelle111 546 56985,45 % des répondants à cette question
Tatar, langue maternelle4 073 253Deuxième rang maternel
Anglais, langue maîtrisée5 066 515Deuxième rang de maîtrise
Tatar, langue maîtrisée3 261 155Troisième rang de maîtrise

Les chiffres établissent donc des hiérarchies déclarées. Ils ne mesurent ni la fréquence d'usage au foyer, ni la qualité de la compétence, ni la langue choisie dans toutes les situations de la vie sociale.

3. Le tatar, première langue minoritaire déclarée

Le tatar garde une position singulière dans la carte linguistique russe. Avec 4 073 253 déclarations de langue maternelle, il est nettement la première langue autre que le russe dans ce tableau. Son statut ne tient pas seulement à ce rang : la Constitution prévoit que les républiques peuvent établir leurs propres langues officielles, utilisées parallèlement au russe dans leurs organes du pouvoir. Le tatar est ainsi co-officiel au Tatarstan.

Ce cadre juridique ne signifie pas que les effectifs linguistiques se confondent avec les appartenances ethniques. Le recensement compte 4 713 669 Tatars par appartenance ethnique déclarée, un total supérieur au nombre de personnes déclarant le tatar comme langue maternelle. L'écart est instructif : une population peut se reconnaître dans un peuple sans répondre de façon identique à la question sur la langue maternelle.

Il faut résister à deux raccourcis. Le premier consisterait à réduire une appartenance à une langue ; le second, à conclure qu'un écart prouverait une disparition. Les tableaux ne suffisent pas à cela. Ils montrent seulement que l'identification ethnique et l'auto-déclaration linguistique sont deux variables distinctes, recueillies selon des questions différentes.

La baisse des déclarations maternelles tatares entre les deux recensements appelle la même retenue. L'effectif passe de 4 280 718 à 4 073 253, soit environ −4,8 %. C'est un recul dans la comparaison brute, non une mesure directe de l'usage réel, ni un verdict sur la vitalité culturelle de la langue.

Les débats contemporains sur la transmission et l'enseignement éclairent cette distinction entre rang statistique et expérience linguistique. Un entretien sur le tatar et le bachkir permet de prolonger cette lecture au-delà de l'illusion d'un simple palmarès.

La force du tatar dans les données est donc réelle, mais elle doit être décrite pour ce qu'elle est : une première place parmi les langues minoritaires déclarées, non une réponse universelle à toutes les questions sur les usages.

4. Les langues du Caucase progressent dans les comparaisons brutes

La comparaison des déclarations de langue maternelle entre 2010 et 2021 fait apparaître un mouvement net : plusieurs langues du Caucase augmentent en effectifs bruts. Le tchétchène passe de 1 354 705 à 1 644 313 déclarations, soit environ +21,4 %, et l'avar de 715 297 à 907 966, soit environ +26,9 %. Le bachkir progresse aussi, de 1 152 404 à 1 319 650, environ +14,5 %, mais il s'agit d'une langue turcique de la Volga-Oural : ce contre-exemple montre que le recul de la Volga, notamment du tatar et du tchouvache, n'est pas uniforme.

Ces résultats ne doivent pas être transformés en une loi générale ou en hiérarchie de vitalité. Ils signalent une évolution dans deux séries statistiques, mais n'en isolent pas les causes. Démographie, manière de répondre, conditions de collecte ou rapport déclaré à l'identité peuvent jouer ensemble. Rosstat fournit les effectifs ; il ne fournit pas, dans ces tableaux, une explication unique de leurs variations.

Le poids des langues caucasiennes dans le recensement apparaît aussi au-delà de ces trois exemples. Le kabardino-tcherkesse compte 609 383 déclarations maternelles, le darguine 587 391, le koumyk 523 734, l'ingouche 507 087 et le lezguien 413 044. La catégorie « Caucase » ne désigne donc pas une langue unique, mais un ensemble linguistique très différencié.

Le droit russe reconnaît cette pluralité dans les républiques concernées. Le tchétchène est co-officiel en Tchétchénie. Au Daghestan, plusieurs langues locales, dont l'avar, le darguine, le koumyk, le lak et le lezguien, sont reconnues à côté du russe. Cette reconnaissance juridique dessine un cadre ; elle ne mesure pas à elle seule la transmission effective.

Pour comprendre la variété des peuples et des langues concernées, les langues du Daghestan et du Caucase offrent un contrepoint nécessaire aux seules colonnes chiffrées.

La lecture la plus solide reste donc relative : les langues caucasiennes citées, le tchétchène et l'avar, sont en hausse d'effectifs maternels, tout comme le bachkir, tandis que le tatar et le tchouvache reculent. L'amplitude exacte de ces évolutions demeure toutefois dépendante des méthodes de recensement.

Femme en blouse brodée de motifs géométriques rouges dans un bois de bouleaux au bord de la Volga
Les broderies de la Volga disent aussi une identité : le tchouvache fait partie des langues dont le nombre de locuteurs maternels recule.

5. Les reculs de la Volga et le cas ukrainien

Le mouvement inverse touche plusieurs langues associées aux peuples de la Volga. Le tchouvache passe de 1 042 989 déclarations maternelles en 2010 à 800 100 en 2021, soit environ −23,3 %. Cette évolution est suffisamment marquée pour imposer une question sur les conditions de transmission, mais les données disponibles ne permettent pas d'en donner une cause certaine.

La diminution la plus spectaculaire de la sélection comparée concerne l'ukrainien : 1 129 838 déclarations maternelles en 2010, contre 294 952 en 2021, soit environ −73,9 %. Un tel écart interdit précisément les explications rapides. Il peut refléter des changements d'auto-déclaration, des différences de collecte ou d'autres mécanismes que les tableaux de langue ne détaillent pas.

La même prudence vaut pour les données d'appartenance ethnique. Radio Free Europe/Radio Liberty rapporte que le nombre de Tatars déclarés aurait diminué d'environ 600 000 personnes depuis 2010, tandis que les Maris, les Tchouvaches et les Oudmourtes reculeraient aussi. Des historiens et universitaires tatars cités par ce média contestent la fiabilité de ces données, évoquant des visites à domicile jugées insuffisantes, une réticence à répondre et des pressions.

Cette contestation est documentée, mais elle ne vaut pas démonstration définitive d'une falsification, pas plus que les chiffres contestés ne peuvent être écartés sans examen. La position rigoureuse consiste à maintenir ensemble deux propositions : le recensement publie des évolutions substantielles ; leur interprétation, particulièrement pour les identités déclarées, fait débat.

Les chiffres parlent donc, mais ils ne parlent jamais seuls. Leur intérêt est d'indiquer des déplacements déclarés ; leur limite est de ne pas établir, sans enquête complémentaire, les raisons précises de ces déplacements.

6. Les limites méthodologiques changent la portée des comparaisons

Le recensement de 2021 ne reprend pas exactement les conditions du précédent. Il a été réalisé en partie sous forme numérique, et la question de la langue maternelle comporte une proportion notable de non-réponses. Comparer directement les deux millésimes est possible pour dégager des tendances, mais non pour convertir chaque variation en mesure exacte d'un phénomène linguistique ou démographique.

La difficulté commence avec les catégories elles-mêmes. Une personne peut considérer comme maternelle la langue de ses ascendants, celle de l'enfance, celle parlée au foyer ou celle qui exprime le mieux une affiliation. Une autre peut réserver ce mot à la langue dans laquelle elle se sent pleinement compétente. Le recensement agrège ces réponses, sans pouvoir uniformiser toutes les significations individuelles.

La notion de maîtrise n'est pas moins délicate. Elle ne distingue pas, dans les résultats cités, une connaissance scolaire élémentaire, une capacité de lecture, une conversation régulière ou une aisance complète. C'est pourquoi la présence de l'anglais au deuxième rang des langues maîtrisées ne signifie pas qu'il serait la deuxième langue de communication quotidienne dans l'ensemble du pays.

Cette réserve n'abolit pas l'utilité du recensement. Elle impose une discipline de lecture :

La donnée la plus sûre n'est donc pas une formule isolée, mais un énoncé complet : le tatar est deuxième parmi les langues maternelles déclarées ; l'anglais est deuxième parmi les langues déclarées maîtrisées. Cette précision paraît technique ; elle évite pourtant de faire dire aux chiffres davantage qu'ils ne contiennent.

Une statistique linguistique devient fiable non quand elle élimine l'incertitude, mais lorsqu'elle rend cette incertitude visible et proportionnée à ce qu'elle prétend décrire.

7. Une pluralité linguistique sous une langue commune

La prédominance du russe n'efface pas la diversité recensée ; elle en fixe le cadre général. Le russe est la langue officielle sur tout le territoire, selon l'article 68 de la Constitution. Le même article garantit aux peuples le droit de conserver leur langue maternelle et de créer les conditions de son étude et de son développement. Les républiques peuvent en outre instituer leurs propres langues officielles à côté du russe dans leurs organes du pouvoir.

Cette architecture explique pourquoi le recensement ne doit pas être lu comme un affrontement entre un centre monolingue et des périphéries immobiles. Les pratiques peuvent être bilingues, les identités superposées et les réponses au questionnaire différentes d'une génération à l'autre. L'écart entre la quasi-universalité déclarée de la maîtrise du russe et la présence de nombreuses langues maternelles rend visible cette coexistence, sans en épuiser les formes.

Le bouriate offre un exemple utile de précision terminologique. Avec 392 979 déclarations maternelles, il constitue la principale langue mongolique de Russie dans les données citées. La langue mongole standard, elle, ne compte que 1 039 déclarations maternelles. Employer le terme « mongol » sans distinguer ces réalités conduirait à une lecture erronée des tableaux.

Cette différence devient plus claire lorsqu'on replace la langue dans son univers culturel : la culture et le peuple bouriate rappellent que les catégories linguistiques du recensement ne sont pas de simples étiquettes abstraites.

La vraie leçon du recensement est moins celle d'un podium que celle d'une coexistence asymétrique. Une langue commune extrêmement dominante peut cohabiter avec des langues dotées de statuts locaux, de transmissions familiales diverses et de dynamiques parfois opposées. Le tatar y conserve la première place minoritaire maternelle ; l'anglais y occupe un rôle distinct, celui de première langue étrangère déclarée.

8. Questions fréquentes

Quelle est la deuxième langue maternelle de Russie ? Le tatar est la deuxième langue maternelle déclarée au recensement de 2021, avec 4 073 253 personnes. Il arrive après le russe et devant le tchétchène. Cette réponse concerne strictement la question de la langue maternelle, non celle des langues maîtrisées.

Pourquoi l'anglais est-il aussi présenté comme deuxième langue de Russie ? L'anglais est deuxième dans le tableau des langues maîtrisées : 5 066 515 personnes déclarent le maîtriser. Il s'agit de la première langue étrangère déclarée. Ce rang ne remplace pas celui du tatar comme deuxième langue maternelle du pays.

Le nombre de Tatars correspond-il au nombre de locuteurs du tatar ? Non. L'appartenance ethnique déclarée et la langue maternelle sont deux données distinctes. Le recensement compte 4 713 669 Tatars par appartenance ethnique déclarée, tandis que 4 073 253 personnes déclarent le tatar comme langue maternelle.

Quelles langues ont augmenté entre 2010 et 2021 ? Dans les comparaisons brutes de langue maternelle, le tchétchène, le bachkir et l'avar augmentent. Cette tendance est visible dans les deux séries, mais son ampleur exacte doit être maniée avec prudence, car les méthodes de recensement ne sont pas identiques.

Pourquoi faut-il être prudent avec les chiffres du recensement ? Une partie des personnes n'a pas répondu aux questions linguistiques, et le recensement de 2021 a été mené en partie sous forme numérique. De plus, langue maternelle, maîtrise linguistique et appartenance ethnique ne désignent pas la même chose. Certaines données d'identité font aussi l'objet de contestations documentées.


Conclusion

La question de la deuxième langue de Russie n'appelle pas un slogan, mais une phrase complète. Le tatar arrive deuxième parmi les langues maternelles déclarées ; l'anglais arrive deuxième parmi les langues maîtrisées. Cette différence oblige à regarder autrement les statistiques : elles ne réduisent pas la diversité à un classement, elles montrent comment langue commune, héritages locaux et auto-identifications se croisent. Le meilleur usage du recensement consiste donc à préserver ses nuances, y compris là où ses silences et ses contestations commencent.