1. Moldave ou roumain : quelle langue parle-t-on ?
La réponse courte : c'est la même langue. Le « moldave » et le « roumain » désignent une seule et même langue romane orientale, héritière du latin danubien, parlée de la Bucovine à l'oltean et de la Crisana à la Bessarabie. La question qui divise la Moldavie n'est donc pas linguistique mais identitaire et politique : faut-il appeler cette langue roumain, comme à Bucarest et comme le dit la déclaration d'indépendance moldave de 1991, ou moldave, comme l'écrivait la constitution de 1994 ?
Pour un francophone, la comparaison utile est la suivante : c'est le même débat que celui qui opposerait « la langue de Moldavie » à « le roumain », avec en arrière-plan deux siècles d'alternance entre domination russe et union roumaine. Linguistiquement, grammaire, vocabulaire et prononciation sont identiques ; l'accent de Chișinău et certains régionalismes dits « moldaves » (mots hérités du russe ou du ukrainien) ne font pas une langue distincte, pas plus que l'accent du sud ne fait du provençal une langue séparée du français. Cette question de frontières linguistiques est d'ailleurs un classique de l'espace post-soviétique, que notre panorama des langues des peuples de Russie illustre aussi par le cas tatar ou bouriate.
La réponse institutionnelle, elle, est tranchée : depuis le 16 mars 2023, le parlement a adopté une loi remplaçant « moldave » par « roumain » dans l'ensemble de la législation, et la Cour constitutionnelle a validé ce choix le 11 mars 2024. Sur le papier, la langue de l'État moldave s'appelle désormais officiellement le roumain.
2. Un débat centenaire, de 1812 à la loi de 2023
Le contentieux est ancien. En 1812, l'Empire russe arrache la Bessarabie (l'actuelle Moldavie) à la Moldavie historique, principauté roumanophone vassale de l'Empire ottoman. Sous l'administration tsariste, l'écriture cyrillique s'impose progressivement dans les écoles et les administrations. En 1918, la Bessarabie s'unissait à la Roumanie et retrouvait l'alphabet latin ; en 1940, l'annexion soviétique ramenait le cyrillique et fabriquait la catégorie « moldave » comme langue distincte du roumain — un outil classique de construction nationale soviétique, appliqué aussi ailleurs dans l'espace post-soviétique.
À l'indépendance, en 1991, la déclaration d'indépendance établit que la langue officielle est le roumain. Mais la constitution adoptée en 1994 parle, elle, de « limba moldovenească » (langue moldave). Ce conflit entre deux textes à valeur constitutionnelle n'est tranché que le 5 décembre 2013 : par son arrêt n° 36, la Cour constitutionnelle décide que le texte de la déclaration d'indépendance — plus récent — prime, et que la langue officielle est le roumain. La loi de mars 2023 met fin au flottement législatif, et son arrêt de validation en mars 2024 referme, au moins juridiquement, un dossier ouvert depuis deux siècles. Le débat social, lui, reste vif : au recensement de 2024, près de la moitié des habitants ont encore déclaré parler « moldave ».
3. Alphabet : du latin au cyrillique, puis retour au latin
L'histoire de l'écriture suit exactement les bascules politiques. En roumain, l'alphabet latin de 31 lettres (avec â, î, ș, ț) s'est imposé au XIXe siècle, au terme d'un long débat entre lettrés partisans du latin et du cyrillique — un débat que la Moldavie a hérité et radicalisé. Sous l'URSS, de 1940 à 1989, le moldave s'écrit en cyrillique, dans un alphabet calqué sur le russe, et l'enseignement du roumain en caractères latins disparaît.
Le tournant vient le 31 août 1989, quelques mois avant la chute du régime : la loi sur le statut des langues fait du roumain (écrit en latin) la langue d'État et restaure l'alphabet latin. Cette date est devenue en Moldavie une fête nationale, la « journée de la langue maternelle ». Il reste une exception territoriale majeure : la Transnistrie, région séparatiste à l'est du Dniestr, jamais contrôlée par Chișinǎu depuis 1992, où l'alphabet cyrillique moldave reste officiel et où l'enseignement suit les standards russes. Comprendre le cyrillique dans l'espace ex-soviétique — russe, ukrainien, moldave de Transnistrie ou mongol — est aujourd'hui une compétence transférable : le site langue-russe.fr publie par exemple un guide complet de l'alphabet cyrillique qui aide à déchiffrer tous ces systèmes d'écriture voisins.
4. Qui parle quoi : les chiffres du recensement
Les chiffres récents les plus fiables sont ceux du recensement de 2024, dont les résultats préliminaires publiés par le Bureau national de statistiques en 2025 dénombrent environ 2,4 millions d'habitants — un pays qui a perdu près d'un tiers de sa population depuis l'indépendance par l'émigration. Sur la langue maternelle, les réponses dessinent un pays partagé : 49,2 % se déclarent de langue maternelle « moldave » et 31,3 % roumain, soit 80,5 % au total pour une seule et même langue, nommée deux fois. La part du « roumain » a progressé de 8,1 points par rapport au recensement de 2014, où seuls 23,2 % l'avaient choisi : un glissement spectaculaire en dix ans, qui dit la victoire progressive — démographique, celle-ci — du vocabulaire roumain.
Si l'on regarde la langue usuellement parlée (et non maternelle), le total commun « moldave + roumain » atteint 79,2 % (46,0 % moldave, 33,2 % roumain). Le reste du paysage : le russe arrive loin devant les autres langues comme seconde langue et langue d'échange urbaine, le gagauz est concentré dans l'autonomie du même nom, l'ukrainien et le bulgare se parlent dans les villages du sud, hérités de l'installation tsariste de colons. Pour comparer avec un grand voisin, notre lecture du recensement russe de 2021 sur les langues maternelles montre à quel point les recensements post-soviétiques restent aussi des photographies d'identité, pas seulement de langue.
5. Tableau : la Moldavie linguistique en chiffres
| Élément | Détail |
|---|---|
| Langue officielle | Roumain (loi de mars 2023 ; arrêt CC n° 36 du 5 décembre 2013) |
| Population (recensement 2024, préliminaire) | Environ 2,4 millions, Transnistrie incluse |
| Langue maternelle 2024 | « Moldave » 49,2 % ; roumain 31,3 % ; russe ~5 % ; gagauz ~4 % |
| Langue maternelle 2014 | Moldave 56,7 % ; roumain 23,5 % ; russe 9,7 % ; gagauz 4,2 % ; ukrainien 3,9 % |
| Alphabet | Latin de 31 lettres (depuis la loi du 31 août 1989) ; cyrillique encore officiel en Transnistrie |
| Langues à statut régional | Gagauz (Gagaouzie), russe et ukrainien (certaines localités) |
| Ethnies 2024 | Moldaves ~77 %, Roumains 8 %, Ukrainiens 5,1 %, Gagaouzes 4,0 %, Russes 3,4 %, Bulgares 1,6 % |
| Francophonie | Membre de l'OIF depuis 1996 ; ~55 000 francophones (1 %) selon l'OIF |
| Journée de la langue | 31 août (anniversaire de la loi linguistique de 1989) |
6. Gagauz, ukrainien, bulgare : les minorités
Le cas le plus singulier est le gagauz : une langue turque parlée par un peuple chrétien orthodoxe, installé au sud de la Bessarabie au XVIIIe-XIXe siècle, échappant à toutes les catégories habituelles. Concentrés dans la Gagaouzie, unité territoriale autonome créée en 1994, les Gagaouzes (environ 4 % de la population nationale, plus de 80 % dans leur région) ont fait du gagauz une langue officielle régionale, et le russe y reste très présent comme langue d'échange. La Moldavie est ainsi l'un des seuls États au monde où une langue turque jouit d'un statut officiel dans une république majoritairement romane.
À leurs côtés : les Ukrainiens (5,1 % en 2024), installés surtout dans le nord et dans la région d'Odessa voisine autrefois moldave, dont la langue bénéficie d'un statut de minorité dans certaines communes ; les Bulgares (1,6 %), colons de Catherine II dans la steppe du Boudjak ; les Roms, et de petites communautés historiques (juives — Chișinǎu fut avant-guerre une grande ville juive d'Europe de l'Est —, polonaises, allemandes). Cette mosaïque explique pourquoi la question linguistique moldave dépasse toujours le binôme moldave/roumain.
7. Le russe, héritage soviétique
Le russe pèse en Moldavie au-delà de sa part de locuteurs natifs (3,4 % d'ethnie russe en 2024). Cinquante ans d'URSS en ont fait la langue d'interethnie : la majorité des Moldaves le comprennent, Chișinǎu reste bilingue dans la pratique, et les médias russophones y gardent une audience réelle. L'école et l'université soviétiques étaient russophones ; l'élite technique et scientifique du pays a été formée en russe.
Depuis 2023, la donne change : la « loi de l'audiovisuel » et les réformes scolaires réduisent la part du russe dans les programmes et dans les médias publics, tandis que la guerre en Ukraine déplace l'apprentissage des langues étrangères vers l'anglais. Reste que la frontière moldave est aussi une frontière linguistique : à l'est, en Transnistrie, le russe est la langue dominante, au point que le cyrillique moldave y survit. L'héritage russe de la Moldavie n'est d'ailleurs qu'un chapitre d'une histoire plus large, celle des quinze grandes langues parlées en Russie et de leur rayonnement dans l'ex-URSS.
8. La francophonie moldave
C'est l'une des curiosités du pays : la Moldavie est membre de l'Organisation internationale de la Francophonie depuis 1996, alors même que le français n'y est parlé par qu'environ 1 % de la population (55 000 francophones selon l'OIF). Le français s'y enseigne comme langue étrangère, derrière l'anglais et le russe, et plusieurs établissements bilingues roumain-français ont la cote auprès des familles de Chișinǎu. La Francophonie y fonctionne surtout comme un ancrage européen : la Moldavie, candidate à l'UE depuis 2022 et engagée dans des négociations d'adhésion depuis juin 2024, brandit son appartenance à la Francophonie comme l'un de ses passeports occidentaux — au même titre que la Roumanie voisine, membre depuis 1991. Pour un francophone curieux de l'espace moldave, la porte d'entrée reste modeste mais réelle : la Moldavie figure ainsi parmi les pays d'Europe de l'Est où le français conserve une visibilité institutionnelle, à la manière de l'Ukraine voisine dont nous décrivions déjà l'apprentissage du français.
9. Questions fréquentes sur la langue moldave
La Moldavie parle-t-elle moldave ou roumain ? Les deux termes désignent la même langue. Officiellement, depuis la loi de mars 2023, la langue de l'État est le roumain : le législateur a remplacé « moldave » par « roumain » dans toute la législation, conformément à un arrêt de la Cour constitutionnelle de décembre 2013 qui faisait primer le texte de la déclaration d'indépendance de 1991 sur la constitution de 1994. Dans la vie courante, une partie de la population se déclare encore de langue maternelle « moldave ».
Quel alphabet utilise la Moldavie ? L'alphabet latin de 31 lettres, commun avec la Roumanie, depuis le retour au latin décidé par la loi linguistique du 31 août 1989. Exception : la région séparatiste de Transnistrie, hors contrôle de Chișinǎu, conserve officiellement l'alphabet cyrillique hérité de l'ère soviétique.
Combien de locuteurs de russe y a-t-il en Moldavie ? Le russe est la langue maternelle d'environ 10 % de la population : 9,7 % au recensement de 2014, 3,4 % de la population se déclarant d'ethnie russe au recensement de 2024. Sa diffusion réelle est plus large, car il reste la langue d'échange interethnique héritée de l'URSS, surtout en ville et en Transnistrie.
Le gagauz est-il une langue officielle ? Le gagauz, langue turque des Gagaouzes orthodoxes, a un statut officiel régional dans l'unité territoriale autonome de Gagaouzie, en Moldavie du sud, où les Gagaouzes représentent environ quatre habitants sur dix. Ailleurs, le roumain reste la seule langue d'État.
La Moldavie est-elle un pays francophone ? La Moldavie est membre de l'Organisation internationale de la Francophonie depuis 1996, mais le français y est une langue étrangère enseignée à l'école, loin derrière le roumain, le russe et l'anglais : l'OIF estime à environ 55 000, soit 1 % de la population, le nombre de francophones dans le pays.
Conclusion : une langue, deux noms, trois héritages
La question « moldave ou roumain ? » est enfin tranchée sur le plan juridique — c'est le roumain, depuis 2023 —, mais elle continue de rythmer la vie politique et identitaire du pays. Comprendre la linguistique moldave, c'est comprendre trois héritages superposés : roumain (la langue et l'alphabet latin), soviétique (le cyrillique, le russe, la catégorie « moldave »), et européen (la francophonie, la candidature à l'UE). Pour aller plus loin dans l'espace linguistique eurasien, on pourra comparer avec le cas mongol, où une même tension entre écriture importée et écriture nationale se joue dans notre dossier sur la langue mongole et son double alphabet.